"Leben? oder Theater?"
La Vie? ou du Theâtre? Vivre: Est-ce vivre?....ou jouons-nous simplement une comédie? Endossons-nous seulement un rôle?


Des interrogations qui ont fait jaillir en moi une foule de questionnements et d'analyses. J'aime ces foissonnements de pensées nés de la lecture. J'aime qu'un livre me guide sur le chemin d'une progression quelle qu'elle soit. avec ces quelques mots, le roman de David Foenkinos, CHARLOTTE (Prix Goncourt des Lycéens 2015- Prix Renaudot ) a saupoudré ma lecture de cet effet mystérieux des mots-curseurs, comme je les appelle. Ceux qui nous font avancer.

Charlotte, c'est d'abord un prénom. Eponyme. Enigmatique, car qui connaît Charlotte Salomon ? un prénom si intense- Un chuintement embourgeoisé, un souffle et le roulement liquide qui s'achève sur une pointe d'espièglerie de féminité enfantine- Si intense qu'on en baptise tout un roman.
Charlotte c'est une artiste peintre à la gloire posthume comme tant d'autres.
C'est une jeune femme, amoureuse, déçue, pétrie d'un héritage inconscient lourd à porter.
Charlotte, c'est l'histoire d'une vérité pas bonne à dire qui pèse sur l'existence (ah ces secrets trans-générationnels...la psychanalyse a fait du chemin depuis. Les familles, ça c'est autre chose. Combien d'individus sont-ils prêts à creuser dans leur passé et celui de leurs familles pour comprendre et guérir les blessures qui entravent leur existence? On préfère souvent continuer à s'embourber dans les illusions et jouer la comédie, oui )

Charlotte c'est de l'Art. Celui qui mène à la Beauté (en quête ou par évidence) , celui qui sauve, celui qui crie l'urgence. 800 dessins et gouaches en héritages, mêlés à des mots. Une autobiographie teintée de musique (La mère de Charlotte jouait du piano, sa belle-mère, Paula, était cantatrice)

Charlotte est un roman sur fond de montée du nazisme. Il commence en Allemagne, se pose un temps sur la Côte d'Azur et s'achève dans des brumes quelque part à l'ouest. Trop loin à l'ouest...
Charlotte c'est un personnage tragique (pendant ma lecture, j'ai pensé à une Antigone ou une Phèdre). Il y avait du Racine et du Sophocle oui, dans ces lignes.

Alors oui, ne pas savoir, ou se voiler la face, savourer l'illusion de l'insouciance (un temps) ,faire semblant (jusqu'à quand?), souffrir en découvrant des vérités au moment où l'on n'y était pas préparé, ressentir l'urgence de vivre, de créer pour laisser un héritage autre, derrière soi, rêver l'amour passé (enfin...croire que cet amour a existé...douter...se demander s'il n'a pas été fantasmé. Qui sait? "Leben oder Theater". Aimer, retrouver ses sens. Les réveiller comme une lutte, jusqu'au bout. Et comme un pied de nez à la barbarie, abriter la vie.  Charlotte ce sont les affres et les abîmes mais auréolés de tendresse pour chacun des personnages.

20150602_143523



J'ai trouvé ce roman fantastique. Je suis une grande admiratrice de Foenkinos. Cela aide. Ce qui m'a plu d'emblée c'est la mise en page du roman. Des lignes disposées en vers, un roman-poème en forme d'ode pour une figure obsédante.

"J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.

Mais comment ?
Devais-je être présent ?
Devais-je romancer son histoire ?
Quelle forme mon obsession devait-elle prendre?
Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Je me sentais à l’arrêt à chaque point.
Impossible d’avancer.
C’était une sensation physique, une oppression.
J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer.
Alors, j’ai compris qu’il fallait l’écrire ainsi"

Je n'ai pas envie d'en dire davantage. Je vous invite à lire ce roman qui ne vous laissera pas indifférent(e)s, j'en suis certaine.

L'histoire est belle autant que tragique. Lire Charlotte, c'est découvrir une généalogie puis un tempérament, enfin, refermer le livre sur cette sensation d'avoir saisi un individu dans sa globalité. Du début à sa fin.

J'ai lu beaucoup de critiques peu élogieuses sur ce roman. Je trouve cela assez mesquin (de toute façon cela fait quelque temps que j'ai constaté que nous vivons à une époque où il FAUT A TOUT PRIX démonter, dézinguer, démolir, critiquer, être négatif. Mais si vous me connaissez, vous savez que je me fiche littéralement de tout cela. Un livre se lit. Point. Comme je l'ai souvent expliqué à mes élèves: "Peu importe, un film ne plaît pas à tout le monde non plus. Nous sommes différents. Nos goûts, nos parcours personnels nous ont façonnés avec des sensibilités qui ne sont pas semblables. L'essentiel est de ressentir"

Et je me demande encore: Leben? oder Theater ?

à bientôt